Le patrimoine vernaculaire, c’est quoi ?

Partons de la définition des mots pris dans le dictionnaire « le Petit Robert ». Patrimoine, du latin patrimonium « héritage du père » biens de famille, biens que l’on a hérités de ses ascendants. Vernaculaire, adjectif dérivé du latin vernaculus « indigène, domestique » de verna « esclave né dans la maison ».

Autant cette notion de patrimoine paraît être claire, autant celle de vernaculaire est somme toute ambiguë. Au demeurant, le patrimoine vernaculaire se définit comme étant ce que nous trouvons, dans le paysage, qui est dans ou en dehors des villages : lavoirs, croix, murets séparatifs, cabanes en pierre, murgets, murs de soutènements de chemin, de route, de talus. Bien souvent ce patrimoine se trouve être qualifié de « petit » mais à tort, car au niveau de la quantité, il y a plus de mètres cubes de murs dans les champs que de mètres cubes de murs de maison dans les villages. Aujourd’hui l’utilisation de certains engins conduit les viticulteurs à supprimer ce qui apparaît à première vue comme des obstacles inutiles. Les rôles des arbres isolés ou en bord de rang, des bosquets, des murets qui donnent un grain particulier au paysage, sont devenus moins évidents pour un viticulteur qui passe d’un travail manuel à un travail mécanisé. Pourtant ces éléments, si importants en termes de paysage, jouent également un rôle en termes agroécologiques car ils servent de refuge à toute une biodiversité nécessaire à la mise en oeuvre d’une viticulture «raisonnée», voire «biologique», plus autonome par rapport aux produits phytosanitaires.

Qu’en est-il aujourd’hui de ce patrimoine ?

Chemin d'accès au sommet de la Roche de Solutré

Chemin d’accès au sommet de la Roche de Solutré

D’abord l’évolution du marché du vin, du métier de viticulteur, de la passion identitaire du vigneron feront que ce patrimoine sera plus ou moins considéré, soit vu comme un frein, ou bien comme un compagnon de développement. En effet, les deux grandes AOC que sont le Pouilly-Fuissé et le Saint-Véran sont porteuses et protectrices dans leurs cahiers des charges du maintien de ce patrimoine vernaculaire sur notre territoire. Les producteurs de raisins n’ont pas encore mesuré et pris conscience de l’intérêt de ce maintien, en particulier pour les murs de soutènement et de la technique qui va avec la pierre sèche, tel qu’elle se définit par la CAPEB (confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment) et l’ENTPE (École nationale des travaux publics de l’État), dans le cadre du développement durable. Et puis trouver de la pierre, sur le secteur est un deuxième frein. Avoir la volonté de refaire des murs suppose de pouvoir avoir accès à la matière première, à un moindre coût dans un rayon de proximité, moins de 40 à 50 km, pour être dans une cohérence du développement durable. Un troisième frein, ce sont les entreprises de maçonnerie du territoire, qui ne maîtrisant pas la technique de la pierre sèche, pour des raisons diverses et variées, ne peuvent proposer à la clientèle ce type de rénovation.

Pour essayer de lever ces différents freins, le Grand Site de France Solutré Pouilly Vergisson s’est engagé dans son  programme d’actions à participer et à être acteur de la restauration et de la conservation des milieux naturels et des paysages.

Depuis 2008, une brigade de gestion du paysage du Grand Site (atelier d’insertion depuis 2014) s’est vue confier la restauration du « petit patrimoine bâti » et l’entretien du Site : parkings,
chemins, près des chevaux, Maison de Site, jardin archéologique attenant au musée, et terrains jouxtant les bureaux administratifs.

 

Quelle technique est utilisée ?

Dès que nous parlons de patrimoine vernaculaire ou petit patrimoine bâti, il est particulièrement question ici de la technique de la pierre sèche dans son ensemble, construction et restauration
des murs de soutènement, de clôture et des bâtis en pierre. Les environnements concernés sont ceux de l’habitat, de l’agricole, du routier et des chemins. Le mur en pierres sèches est résistant par la souplesse de sa structure, il peut subir de légers mouvements sans être déstructuré. Il « encaisse» les vibrations ! (trafic routier, secousses telluriques, mouvements géologiques, chocs lors des inondations, etc…). En 2002 après les inondations dans le Gard, entre Nîmes et Alès, seuls les murs de clôture en pierres sèches étaient encore debout ! Le gros avantage du mur en pierres sèches, tient à la nature drainante de sa structure. L’absence de mortier permet à l’eau de s’écouler entre les pierres. Le mur de soutènement en pierres sèches retient la terre et permet aux eaux de pluie de s’écouler en ralentissant leur cheminement. C’est un point fort de la pierre sèche. Car elle répond aux préoccupations des démarches Haute qualité environnementale (HQE), de développement durable et aux questions liées à la crise énergétique actuelle. Ces murs, sans liant, consomment peu d’énergie et ont un Ecobilan très favorable. Les ciments, bétons ou mortiers sont énergivores dans leur fabrication, transport, mise en oeuvre et recyclage.

La restauration d’un mur en pierres sèches demande très peu d’énergie, si les compléments de pierres nécessaires sont trouvés sur place. Lorsque les pierres sont triées, rebâties et la terre replacée
sur la partie haute, il ne reste aucun déchet. Il y a un réemploi total des matériaux. La structure pierre sèche, avec ses cavités, trous et niches, permet la vie d’une multitude d’animaux et de plantes, pour la plus grande joie des biologistes et des habitants. La pierre sèche participe donc à la biodiversité. Pour celui qui aime regarder, il est évident que les constructions de pierre sèche structuraient la qualité d’un paysage ou la beauté d’un site. Admirer un site pierre sèche est le grand plaisir des habitants et des visiteurs. D’un point de vue économique, les impacts sur le tourisme et ses retombées sont intéressants. II suffit pour s’en convaincre de feuilleter les nombreux livres, revues, publications qui montrent ces paysages de pierre sèche.
La pratique de la technique pierre sèche permet les restaurations de tout un patrimoine vernaculaire : murs de soutènement, escaliers, niches, cabanes et constructions en pierre sèche, calades, mur de clôture, etc.

Ce patrimoine constitue une mémoire locale et une immense richesse culturelle. Nous devons le restaurer et le montrer. On aborde ici l’importance, dans notre société, du maintien et de la transmission du savoir-faire. Car à travers lui on redonne à l’humain son importance. La pierre sèche est un travail à l’échelle de l’homme. C’est le savoir-faire du murailler qui fait
tenir un mur et non la perfection d’une machine ou d’un matériau. C’est le savoir-faire qui rend visible le plaisir de ce que l’on fait. Cela permet de redonner un sens positif au mot travail. Si le travail à un sens, on a alors plaisir à le faire. L’aspect éminemment manuel de ce travail, donne à cette activité une dimension créatrice d’emploi, non négligeable à notre époque.

 

Comment mêler l’insertion avec ce petit patrimoine bâti ?

Replaçons au centre de la pierre sèche : « L’HOMME ». Les ouvrages en pierres sèches sont le plus souvent esthétiques. Ce qui est « beau à faire et à regarder » donne de la qualité à la vie de l’homme. La construction en pierre pèche permet véritablement un travail expressif et créatif, par la qualité de l’exécution et par l’imaginaire des formes et des couleurs. Le jeu rejoint le travail !
Ces aspects, manuels et créatifs, aident à faire de ce travail de la pierre sèche un plaisir ! Ce travail « pousse » à être « bien dans sa peau » pour la plupart des personnes qui sont venus travailler
dans la brigade, j’ai vu des personnes découvrir le plaisir de bâtir et donc de se « rebâtir » ! Une journée de pratique de la pierre sèche, calme et relativise les tracas de la vie quotidienne !

Des stages de construction en pierre sèche ouverts à tous sont organisés chaque année aux mois d’avril et d’octobre.

Est-ce compliqué de travailler en pierre sèche ?

Les murs de soutènement ont pour rôle de maintenir des terrains dans des zones plus ou moins accidentées, que ce soit pour y développer des cultures, de l’habitat, ou pour y aménager des voies de communication. Ils ont donc au départ une vocation économique et d’échanges qui est vitale pour l’implantation de l’activité humaine. Ces murs permettent de relever certaines parties des terrains afin d’obtenir des surfaces utilisables pouvant être sensiblement plates ou de niveau, et d’éviter leur ravinement par les eaux pluie. Plus la partie que l’on aménage est pentue, plus les murs de soutènements vont être rapprochés et haut.
Traditionnellement bâtis en pierre sèches, il n’y a pas de liant entre les pierres de tous calibres qui les constituent, ni terre, ni mortier, et ils présentent de ce fait une multitude d’interstices, de vides, qui les rendent drainants-filtrants, donc assurant la régulation et l’écoulement des eaux dans l’ensemble de leur structure. Ils représentent, de ce point de vue, la réponse la plus adaptée aux
contraintes d’un terrain. Pour des raisons de stabilité, on fait pencher le mur vers l’intérieur des terres. On appelle cette inclinaison le « fruit ». Le fruit extérieur renforce la stabilité d’un mur face aux poussées qu’il subit en déplaçant son centre de gravité vers l’arrière. Il va dépendre de la hauteur du mur, et des poussées qu’il reçoit ; il peut être nul pour des ouvrages de faible hauteur jusqu’à 0,80 m et ne recevant pas de poussées importantes. Au-delà, il pourra aller de 5 à 20 % selon les contraintes propres à chaque mur. D’autre part l’intérieur du mur doit être stable de par lui-même et donc bâti d’aplomb ou en fruit vers l’intérieur, ou en redents. En aucun cas, il ne se couchera contre les terrains qui risqueraient en se tassant de le déstabiliser. Tous les profils de murs en pierre sèche font apparaître très distinctement deux parties complémentaires : le parement extérieur, appareillé en pierres sèches, avec un fruit plus ou moins important, l’organisation
interne, constituée à l’arrière du parement, de pierres de diverses dimensions bâties et calées.
Dans le cas de restauration d’un mur, on peut, lors du démontage, récupérer toutes les pierres saines et en bon état. Mais généralement elles ne suffiront pas à la nouvelle bâtisse parce que trop d’entre elles vont être dégradées, altérées ou disparues. En général, un tiers à la moitié est à apporter. Le complément se fera par « glanage », achat de pierres d’occasion, achat en carrière, ou mieux par extraction de pierres à proximité du chantier : c’est ainsi que le résultat du travail pourra se fondre dans le paysage.

 

• Pierres de socle, pierres de fondations : ce sont de pierres solides et de grande taille qui vont garnir le fond de la fouille et recevront le poids total du mur.

• Pierres de parement : pierres de dimensions variables, présentant une face, soit naturelle soit taillée, et destinées au parement extérieur du mur auquel elles donnent sa partie visible.

• Pierres de calage : elles servent à caler les pierres entres elles.

• Pierres non facées et de tous calibres pour l’organisation interne du mur. Elles ne présentent aucune face permettant leur utilisation en parement extérieur.

• Débris et cailloutis : ils sont de petit calibre et sont disposés derrière l’ouvrage, formant un drain supplémentaire qui protège l’arrière du mur de l’envahissement progressif par la terre.

• Boutisses : la boutisse est une longue pierre de liaison, la plus massive possible, couchées dans l’épaisseur du mur et reliant ainsi de bout en bout le parement et l’intérieur du mur de soutènement.

• Pierres de couronnement : les pierres de couronnement assurent la finition du mur de deux façons : Couronnement à plat – Couronnement en hérisson ou clavage.

 

Selon le type de pierres dont on dispose leur appareillage, « opus » pourra changer. Si les strates ou lits sont marqués, on aura un « opus assisé » (chaque lit étant bien nivelé). À l’inverse, on aura un « opus incertum » : les pierres sont posées en se chevauchant les unes sur les autres sans lits réguliers. Tant pour sa mise en oeuvre que pour retoucher le calcaire, le bâtisseur utilise  généralement le marteau « têtu » à tête panne et pic. Une « chasse » frappée par une massette lui permettront de tailler une pierre avec plus de précision.

 

En conclusion ?

Ce travail de restauration du patrimoine vernaculaire engagé depuis plus de dix années par le Grand Site, est la démonstration qu’il est possible de lier un travail sur la solidarité (la brigade
et le retour à l’emploi), le développement durable (réutilisation de la pierre sans liant) le maintien de la qualité environnementale du paysage et l’art de bâtir en intelligence avec son territoire pour
le plaisir du visiteur de ce site remarquable. Plusieurs viticulteurs ont fait appel et embauché des personnes sortant de la brigade pour la construction de murs, cadoles et clos de vigne avec la
technique de la pierre sèche. La pierre sèche est une technique intemporelle et universelle qui respecte notre planète et constitue une richesse culturelle, territoriale et historique pour la mémoire
collective, un patrimoine d’une modernité exceptionnelle. Les freins au développement de cette technique sont identifiés. Les collectivités et les propriétaires de vigne sont vivement concernés. L’une des priorités est l’entretien de ces murs : nettoyer le lierre, supprimer les arbustes qui concourent à la destruction des murets. La carrière d’un viticulteur s’étale sur plus de quarante ans.  Cette restauration doit se concevoir et s’étaler sur la durée, comme un plan de carrière. Se procurer de la pierre pour un remplacement est possible avec le concours de la DREAL et de l’Architecte des bâtiments de France par l’ouverture de « micro carrière ». Ce qui semble aussi important, c’est que les entreprises locales de maçonnerie s’ouvrent à cette technique en formant leur personnel. Aujourd’hui la brigade a montré qu’il possible de rénover ce patrimoine.

Pour conclure, le Grand Site peut être le stimulateur de cette rénovation en travaillant avec les collectivités et les propriétaires de terrains pour desserrer ces divers freins.

 

 

Article extrait de l'ouvrage "Les cahiers de Solutré"

Article rédigé par Gérard Talon
Chef de Brigade, Brigade verte du Grand Site

g.talon@saoneetloire71.fr